Quels enseignements pour le service civique?

logo service civiqueÀ l’occasion de la publication du dernier numéro des Cahiers de l’action « L’expérience du service civil volontaire à Unis-Cité : quels enseignements pour le service civique ? », la sociologue Valérie Becquet revient sur les idées fortes de cet ouvrage dédié à l’expérience du service civil volontaire à Unis-Cité. Interview.

Valérie » Becquet est maître des conférences en sociologie à l’université de Cergy-Pontoise, laboratoire, École, Mutations, Apprentissages. En collaborationavec l’association Unis-Cité, elle a mené une recherche de quatre ans sur le volontariat, les jeunes et les organismes d’accueil impliqués dans ce dispositif. Dans la dernière édition des « Cahiers de l’action », collection éditée par l’INJEP, Valérie Becquet revient sur des interrogations fondamentales : les profils des volontaires, les missions et les relations avec les équipes en place, les apprentissages sociaux et professionnels…
Au croisement des différents axes des politiques éducatives, le service civil, ou civique, estime-t-elle ne saurait être « “la fée du logis” des parcours juvéniles ». S’il constitue une opportunité pour les jeunes d’entériner un parcours ou de définir un projet professionnel, il ne peut se substituer « à une action des pouvoirs publics sur les mécanismes d’insertion sociale ou professionnelle des jeunes ou sur la discrimination à l’embauche.


Cet ouvrage semble être la partie immergée de l’iceberg puisque vous avez mené une recherche de quatre ans sur le service civil. Quels ont été vos partis pris éditoriaux ?

Avant même ma collaboration avec Unis-Cité, j’avais participé en 2004, avec le CCSC-Volontariats (Comité de Coordination pour le Service Civil-Volontariats - NDLR) et l’Association of Voluntary Service Organisations (AVSO), à une comparaison européenne des différents types de volontariat et de service civil. Le partenariat avec Unis-Cité a débuté par une enquête quantitative afin de connaître le profil des volontaires. Il a pris ensuite la forme d’une collaboration plus étoffée dans le cadre d’un programme de recherche de trois ans financé par le Conseil régional d’Île-de-France reposant sur un partenariat entre chercheurs et association (Partenariats institutions-citoyens pour la recherche et l’innovation - PICRI). Unis-Cité a joué le jeu de cette collaboration. L’idée selon laquelle la production de connaissances doit autant bénéficier à la société civile qu’aux chercheurs est au cœur du projet éditorial des "Cahiers de l’action". Dès lors, s’est imposée l’idée de publier une sélection de résultats des différentes enquêtes réalisées en privilégiant ceux qui font écho aux préoccupations des acteurs des politiques publiques de jeunesse. Quels sont les apports du volontariat pour les jeunes, comme pour les structures ? Comment ça se passe concrètement sur le terrain ? Toutes les données recueillies depuis 2006, qu’elles concernent les volontaires, les associations et les collectivités territoriales, ne sont pas utilisées dans cet ouvrage. D’autres publications suivront car de nombreuses questions restent en suspens.

Vous écrivez que le service civil « ne peut être qu’un régulateur de parcours », qu’entendez-vous par là ?

Effectivement, c’est un des résultats des enquêtes réalisées. Le service civil, ou civique, puisqu’il a changé de nom, n’est pas la « fée du logis » des parcours juvéniles. Comme je l’ai indiqué dans la conclusion de l’ouvrage, il constitue une opportunité pour les jeunes mais il ne résout pas à lui seul tous les problèmes que rencontrent les jeunes pour se former ou accéder à un emploi. Il est avant tout une occasion de définir un parcours professionnel, d’entériner un projet ou d’en changer. Le volontariat est une période courte qui permet de prendre une direction, mais cela ne veut pas dire qu’on trouvera systématiquement une formation ou un emploi derrière. Il ne peut pas se substituer à une action des pouvoirs publics sur les mécanismes d’insertion sociale ou professionnelle des jeunes ou sur la discrimination à l’embauche par exemple. Le service civil, ou service civique en France, ne résout pas à lui tout seul, les questions de qualification, d’insertion, de discrimination ou d’ « empowerment ». Faire croire cela est une fausse promesse.

Ensuite, les enquêtes réalisées montrent qu’il est nécessaire d’être particulièrement vigilant au niveau de la mise en œuvre du service civil. Tout d’abord, se pose la question de l’accès. Je pense qu’à défaut d’une attention forte des pouvoirs publics sur le recrutement, sur l’accompagnement, sur les missions et sans une sensibilisation des structures, les objectifs de mixité sociale du service civil resteront dans le domaine du vœu pieux. Des organismes structurent leur offre de telle façon que s’opère une sélection sur des compétences techniques et sociales qui écartent de facto les jeunes en difficulté, ceux que les pouvoirs publics européens désignent sous le terme de JAMO (Jeunes avec moins d’opportunité - NDLR). Dès lors, pour y palier, certaines structures se spécialisent sur l’accueil de ces jeunes, ce qui a parfois pour résultat d’obtenir l’effet inverse de l’objectif affiché. Une approche différenciée selon la catégorie sociale ou la situation sociale du jeune introduit une ségrégation à l’envers. Au final, les mieux lotis restent entre eux et les moins bien lotis aussi. Donc, de mon point de vue, il faut essayer d’éviter que les associations se spécialisent dans les différents publics de volontaires et intègrent des projets qui mélangent vraiment les catégories sociales. Certes, c’est plus difficile au quotidien mais c’est un des objectifs de ce dispositif. Globalement, Unis-Cité y parvient mais c’est une attention de tous les jours. Les salariés sont très mobilisés autour de cet objectif. Enfin, sans un cadrage des pouvoirs publics, dans une période qui voit, du côté des recruteurs, les subsides publics aux associations baisser de façon très forte, les ressources des collectivités diminuer, et, du côté des jeunes, de plus en plus de nouveaux diplômés exclus du marchés du travail, il y a un réel risque d’effet d’aubaine, de glissement vers de la substitution à l’emploi.

Vous affirmez que la qualité d’un service civil repose sur cinq conditions ou cinq critères : la nature des missions, les compétences demandées, la coopération avec les salariés et bénévoles, l’accompagnement par un tuteur et le travail en équipe…

C’est vrai. Les résultats de l’enquête sur les volontaires montrent que le jugement des jeunes sur leur période de volontariat est très étroitement lié à ces critères. Nous avons complété ces résultats par d’autres enquêtes, portant sur les structures d’accueil des volontaires d’Unis-Cité. Les résultats montrent que leur évaluation de la qualité de l’expérience recoupe celle des jeunes. Cet ouvrage étant tourné vers les acteurs de terrain, il nous a donc semblé important de pointer ces éléments. Ce sont des balises pour les acteurs, des points de vigilance. S’ils ne sont pas pris en compte, mûrement réfléchis, les effets sur le déroulement du service sont sans ambiguïté : ni le jeune, ni l’organisme d’accueil, ni les équipes ne sont satisfaits. Le service civique est un outil intéressant mais il faut que les pouvoirs publics et les associations aient conscience que si l’esprit du service est dévoyé et sa mise en œuvre peu organisée, il faudra gérer les effets d’une déception massive chez les jeunes.

À quoi faites-vous allusion ? Au débat sur le service civil obligatoire ?

Pas seulement. Le débat sur un service civil obligatoire était au cœur de la campagne de 2007 et il resurgit aujourd’hui avec les nouvelles échéances électorales. En tant que sociologue, au regard des connaissances sur les jeunes et le service civil, je dirai que l’idée d’un service obligatoire est mauvaise. Elle ne correspond absolument pas aux besoins des jeunes et leur adresse un message très ambigu. Et puis c’est oublier tout ce qui est s’en passé autour du service national obligatoire : la diminution de son acceptabilité par les jeunes dès les années 1960, les discriminations dans l’accès aux différents corps de l’armée, les missions civiles profitant aux plus diplômés, etc. Des réactions de rejet ne manqueront pas de se produire si on propose, j’ai envie de dire une fois de plus, aux jeunes une insertion au rabais sous couvert de l’intérêt général. Au-delà de ce débat sur l’obligation, c’est la question de la place du service civil, ou civique, dans le paysage des politiques éducatives et de jeunesse qu’il faut questionner. On est ici au croisement de logiques éducatives, d’insertion, de professionnalisation, d’engagement. Cette position de pivot entre ces différentes voies d’accès à une autonomie est à la fois la force et la faiblesse de ce dispositif. Sa force est qu’au-delà des discours de principe des politiques, les jeunes parviennent à se le réapproprier et en font, peut-être à défaut d’autres solutions, un outil de régulation de leurs parcours. Sa faiblesse serait d’en faire un dispositif fourre-tout, un guichet unique qui répondrait à l’ensemble des enjeux des politiques de jeunesse, de l’insertion à la citoyenneté, en passant par la formation et l’emploi.

Interview réalisée par L’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (INJEP).

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